JAMES DEAN REVIT A PARIS*
Sur scène, une comédie musicale de Michel Berger et Luc Plamondon, montée par Jérôme Savary. Pour les jeunes Français, Jimmy est toujours un héros.
Sa carrière ne dura que deux cents six jours. Sa légende, elle, court depuis trente-cinq ans. Légende qui a inspiré au duo Plamondon-Berger leur nouveau musical ; légende qui en 1990 continue de fasciner nombre d'ados pour qui Dean demeure LE modèle, ainsi que le révèle un sondage.
Le 30 septembre, date anniversaire de sa mort, ils seront encore des milliers à se recueillir sur sa tombe. Pour saluer l'éternel rebelle et rendre hommage à sa "fureur de vivre". Il aurait aujourd'hui 59 ans.
"Vivre vite, mourir jeune et faire un beau cadavre". James Dean, que la mort fascinait, avait fait très tôt sienne cette formule ironiquement morbide ; une formule si bien intégrée que sa vie en épousa les moindres contours ; contours qui le 30 septembre 1955 prirent la forme finale d'une route rectiligne empruntée à 160 kilomètres-heure le long du désert californien, au volant de sa Porsche Spyder achetée 6.000 dollars huit jours plus tôt.
Au carrefour de la 41 et de la 466, son bolide métallisé gris percutait de plein fouet une voiture surgie en sens inverse. Nuque brisée, l'homme au visage d'ange quittait ainsi la scène à 24 ans, en laissant au monde trois films quasi autobiographiques, témoignages pour écran large de son mal de vivre. Le mythe était en marche et mieux : "La carrière de James Byron Dean ne faisait que commencer", comme l'avait si justement prédit le révérend Harvey en prononçant son oraison funèbre dans le petit cimetière de Fairmount.
Diane Tell, la petite amie
Le 30 septembre prochain, cette bourgade de 3.000 habitants verra sa population décupler, le temps d'un week-end consacré à la célébration de l'idole. On accourra du monde entier. "On se prépare pour trois jours de recueillement, mais aussi de liesse", insiste Miss Warr, 51 ans, fière conservatrice du musée Dean local et dont les soeurs aînées furent copines de classe de la défunte star.
C'est précisément à Fairmount que démarre "La Légende de Jimmy" telle que l'ont imaginée Luc Plamondon et Michel Berger, pour leur nouveau spectacle musical, mis en scène par Jérôme Savary à Mogador à partir du 22 septembre.
Le personnage central est un jeune d'aujourd'hui, fan de James Dean, modèle auquel il s'identifie à l'excès, faute de se trouver une personnalité propre. Il part à sa recherche, guidé en cela par les fantômes d'un pasteur très ouvert et moderne et d'une diva hollywoodienne, ex-égérie de Jimmy. Le très progressiste clergyman en question a réellement existé : il fut le père spirituel de James Dean autant que son Méphisto. C'est lui qui l'aida à surmonter le chagrin causé par la disparition de sa mère ; mais c'est lui encore qui lui apprit très tôt à conduire et à se passionner pour la course auto.
Quant à la petite amie de l'idole qu'interprète Diane Tell, elle évoque à la fois les traits de caractère d'Ursula Andress, Natalie Wood et plus encore peut-être ceux de Pier Angeli, avec qui James Dean vécut une fulgurante passion avant sa disparition.
Savary voit dans l'oeuvre de Plamondon et Berger, ses nouveaux associés, "une fable morale. Après avoir revécu les moments forts de la vie de son héros, il va trouver sa propre identité. Son identification à Dean va lui servir de béquille jusqu'à oser avancer seul."
Après le succès de "Starmania", l'argument sur lequel s'appuie "La Légende de Jimmy" aurait quelque chose d'artificiel s'il ne venait souligner l'engouement véritable que suscite encore James Dean.
Que reste t-il du héros de "A l'est d'Eden" ? Un sondage réalisé entre le 30 juillet et le 2 août (1990) par l'IPSOS pour la revue "Parcours" (le mensuel d'Air Inter) auprès de Français de 15 ans et plus, révèle de façon surprenante que James Dean incarne pour 22% des jeunes l'idée qu'ils se font de la jeunesse.
Un mémorial de 138 tonnes
Par ailleurs, plus que la révolte, c'est la beauté que les adolescents français valorisent à travers l'image de James Dean (12%). Et le micro-trottoir réalisé à la sortie d'un lycée parisien confirme explicitement cela : Pour Guillaume, 17 ans, si Dean reste si moderne, c'est "pour avoir su inventer un look". "Le plan jean, tee-shirt blanc, blouson, Ray-Ban, c'et lui, poursuit Sophie, 16 ans. Il étant en avance sur son époque". "Aujourd'hui, enchaîne Julien, des types comme Roch Voisine ou Johnny Depp essaient d'appliquer la même recette : ils auront beau vouloir ressembler à Jimmy, il leur manquera toujours quelque chose !".
La modernité du mythe James Dean apparaît plus spectaculairement encore dans la 6ème question du sondage IPSOS : 30% des jeunes interrogés s'identifient autant à la "Fureur de Vivre" qu'au "Grand Bleu", le mythe James Dean et le cinéma de Luc Besson leur procurant une même griserie. "Dans les deux films, il est question d'accomplissement, commente Jérôme, 19 ans, de recherche d'idéal, à cheval sur une bécane ou au fond de la mer. Et les choses susceptibles de nous faire rêver aujourd'hui sont si rares..."
Mais la Dean-mania n'est pas le monopole des seuls adolescents : Seisha Ohnishi, un riche promoteur japonais de 58 ans, sera l'un des plus fervents "pélerins" le prochain 30 septembre.
Sa lubie ? Eriger sur la centaine de kilomètres que compte la route de Salinas (où périt l'acteur) un mur qui rivaliserait avc la muraille de Chine... Son compatriote, le célèbre architecte Yazuo Mizu, âgé de 65 ans et résidant en France, se dit prêt à consacrer la fin de sa vie à une si monumentale oeuvre.
Jimmy aurait-il apprécié qu'on cherche à "l'emmurer" ? Pas sûr : l'éternelle idole est née, puis est partie, le goût de l'évasion en tête.
Carlos GOMEZ
* Le Journal du Dimanche, 16 septembre 1990
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