L'éternelle rebelle vu par le metteur en scène de "La Légende de Jimmy".
En regardant Marlon Brando, l'autre jour, descendre les escaliers d'un tribunal américain où l'on venait de juger son fils pour meurtre, je ne pus m'empêcher de penser à James Dean. Quelle gueule aurait-il, aujourd'hui, notre "éternel rebelle" s'il n'avait croisé la mort sur une route de Salinas le 30 septembre 1955 ? Serait-il chauve et boursouflé, comme Brando, celui à qui James Dean voulait tant ressembler, au point qu'il alla traîner quelques temps à l'Actor's Studio pour y copier son idole ? Animerait-il un show à la télé comme Fred Astaire ? Aurait-il, comme tant d'autres, publié ses mémoires et enregistré quelques standards sirupeux avec un orchestre à cordes ? Serait-il venu sur les planches de Deauville traîner les vestiges de son passé comme toutes ces vieilles stars reliftées qui ne peuvent se résoudre à éteindre les lumières, parce qu'elles se disent que là, tout au fond de leurs yeux battus par des décades de rimmel, tout au fond de leurs yeux, un homme amoureux, un journaliste, un admirateur retrouveront, en cherchant bien, les dernières lueurs de la jeunesse ?
James Dean n'a pas eu ces problèmes. Vieillesse, connait pas ! Bonjour la mort, comment ça va ? Attends un moment, ma vieille ! Deux, trois ans et je suis à toi, le temps de tourner trois films et d'entrer dans la postérité.
Pour comprendre le rapport à la mort qu'avait James Dean, il faut avoir vu au moins une fois les 500 miles d'Indianapolis. Trente pilotes au départ, jamais moins de cinq morts au bout de la première ligne droite. A l'arrivée la femme du vainqueur, fraîchement débarquée de chez son coiffeur, moulée dans un frais tailleur, se jette dans les bras de son héros et l'embrasse goulûment sur la bouche en riant aux caméras parce que cette fois-ci encore, elle ne sera pas veuve.
Jimmy Dean allait à Indianapolis, capitale de l'Etat de sa naissance. Il allait aussi à Tijuana voir les courses de toros. Il aimait à se déguiser en torero et il n'était pas rare de le voir traîner, une muleta négligemment posée sur l'épaule, dans les bars d'Hollywood Boulevard. Certains d'ailleurs l'appelaient "Drugstore Matador".
J'ai voulu monter "La Légende de Jimmy" comme une course de toros. La mort rôde dans le spectacle, mais pas une mort grise et cafardeuse. Pour Jimmy, j'ai voulu la mort sang et or, terre et ciel, sol y sombras de "las cinco en punto de la tarde".
Jérôme Savary
Texte extrait du programme de "La Légende de Jimmy"
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